
Le Programme alimentaire mondial estime que 14 millions d’Afghans font face à une insécurité alimentaire aiguë. Parmi eux, 3,2 millions d’enfants risquent de souffrir de malnutrition sévère.
Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard
KABOUL, Afghanistan - L’Afghanistan s'enlise dans une crise économique et humanitaire qui menace la survie de millions de personnes qui n’ont pas assez à manger. Depuis l'arrivée au pouvoir des talibans, les prix augmentent, le chômage explose et les hôpitaux à court de ressources et de personnel se demandent comment ne pas sombrer avec l’économie du pays.
Les présentations sont faites, le thé chaud parfumé au safran est servi.
Tout va bien
, affirme le docteur Qassim Sageen, directeur de l’hôpital public de la province de Parwan.
Nous arrivons à travailler en sécurité
, poursuit-il en souriant. Puis, il éclate en sanglots.
En fait, rien ne va plus dans ce modeste hôpital qui manque de tout. Les employés de l’hôpital n’ont reçu aucun salaire depuis quatre mois et lui ont lancé un ultimatum : ou ils sont payés d’ici une semaine, ou ils abandonnent leurs emplois.
Je prendrai de l’argent de ma poche s’il le faut, mais pas question de fermer nos portes.
Parce que tous les jours, de plus en plus d’enfants, de femmes enceintes ou allaitantes souffrant de malnutrition franchissent ces portes.
Dans une chambre dont le plâtre et la peinture s'effritent, Fariba tente de consoler son fils de 10 mois. Omaid a été admis ici il y a cinq jours, en état de malnutrition sévère. Comme les deux autres bambins qui partagent sa chambre, il souffre aussi d’une infection respiratoire. Sa peau, un peu à l’image des murs de la pièce, s'écaille, en proie à une dermatite.
Fariba est dans un état aussi inquiétant que celui de son fils. Mais demain, ils rentreront à la maison. Armés de rations de céréales complètes fournies par le Programme alimentaire mondial (PAM) et d’une prescription pour mieux s’alimenter : des fruits, des légumes, du lait, tout ce que Fariba et son mari ne peuvent pas se payer.
J’avais une autre enfant avant, elle aussi a souffert de malnutrition. Elle a été hospitalisée ici pendant 10 jours. Elle recevait du lait, mais quand on est rentrées à la maison, elle est morte. À la maison, nous n’avons rien à cuisiner et à manger. Si on avait assez, Omaid ne serait pas si faible.
La médecin responsable de l’unité de soins pour femmes enceintes et allaitantes préfère ne donner que son prénom. Mais d’un ton mitraillé, parce qu’il n’y a pas une minute à perdre, Farzana raconte un quotidien qui voit le personnel hospitalier obligé de choisir lesquelles parmi des femmes qui sont toutes en état de malnutrition plus ou moins sévère pourront être prises en charge.
Tous les jours, nous recevons une quarantaine de patientes. Elles souffrent toutes de malnutrition et ont besoin d’un suivi. Mais nous devons en choisir une dizaine tout au plus. Nous ne pouvons pas faire plus.
Elle fait entrer Mahbouba dans la salle d’examen. Le pèse-personne ne fonctionne plus, alors une infirmière court à l’autre bout du petit hôpital emprunter celui de l’unité des nourrissons, le seul qui soit toujours en état. La jeune femme sera mesurée, pesée, on s’attarde tout particulièrement à la circonférence de son biceps. Le verdict tombe, elle est mal nourrie.
Mon mari n’a plus de travail, il n’y a plus d’argent nulle part. J’ai besoin de manger pour produire du lait, mais nous n’avons que du pain, je bois du thé, parfois je fais cuire une pomme de terre.
À la maison, elle a un nouveau-né de 12 jours à peine, mais son corps n’arrive pas à produire de lait pour le nourrir.
Le docteur Muhammad Aslam Fawad est responsable de la nutrition pour la province de Parwan. Il s'inquiète de l’arrivée hâtive de l’hiver cette année. Avec le froid, les cas de pneumonie, l'un des principaux facteurs de malnutrition chez les enfants, se multiplient.
Le principal problème que nous avons, c’est que nous n’avons aucune ressource pour chauffer l’hôpital. Je crains qu’en ne chauffant pas les chambres des patients adéquatement, les patients vont partir et rentrer chez eux plutôt que de recevoir des traitements.
Les fournisseurs de l’hôpital, tout comme les employés, n'ont pas été payés depuis quatre, voire six mois pour certains. Alors ils ont stoppé les livraisons de gaz, d’essence et de fournitures médicales. Les ambulances sont à l’arrêt, leurs réservoirs à sec.
Le PAM estime que 14 millions d’Afghans font face à une insécurité alimentaire aiguë, dont 3,2 millions d’enfants qui sont menacés par la malnutrition sévère. Pour un million d’entre eux, c’est la mort qui les guette. Le PAM et l’UNICEF multiplient les appels urgents pour que des fonds soient investis d’urgence par les pays donateurs.
Le gouvernement de facto des talibans accuse l’Occident d’être responsable d'une crise humanitaire dans laquelle le pays s’enfonce tous les jours un peu plus. Les talibans sont soumis à des sanctions internationales. Washington a notamment gelé les 9 milliards de dollars américains des réserves de la banque centrale afghane.
Aux côtés de son prédécesseur du gouvernement déchu d’Ashraf Ghani, Mawlawy Nadir Haqani, le nouveau chef de la Commission de Santé de la province de Parwan reproche aux pays qui ont soutenu l’économie afghane à coup de centaines de milliards de dollars au cours de 20 dernières années de faire de la politique sur le dos des Afghans.
Vous voyez, ici les femmes travaillent librement. On nous demande de respecter les droits de la personne, mais quels droits encore? Nous n’avons quand même pas mené un djihad pendant 20 ans pour nous retrouver avec un Émirat islamique qui ne respecte pas la charia.
La communauté internationale a promis le déblocage d'une aide pour l'Afghanistan d'un montant de 1,2 milliard de dollars américains en septembre dernier qui sera administré et distribué directement par les Nations unies. Mais ça ne suffira pas pour tous les petits, trop petits patients de Parwan et au-delà des routes montagneuses déjà enneigées.
L'hiver frappe aux portes de l'Afghanistan, la crise humanitaire est déjà là - Radio-Canada.ca
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